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Ruth Whelan
Témoignage et propagande: le cas du forçat Élie Neau
University of Geneva (Maison de l'Histoire)
University of Geneva (Maison de l'Histoire)
Invited Lecture
2016
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22-NOV-16
22-NOV-16
https://www.rts.ch/play/radio/histoire-vivante/audio/croire-faire-croire-410?id=8448216&station=a9e7621504c6959e35c3ecbe7f6bed0446cdf8da. 22.11.2016 — « Témoignage et propagande : le cas du forçat Élie Neau (1662?-1722 », par Ruth Whelan (National University of Ireland, Maynooth). Dans le cadre du séminaire de recherche « Croire, faire croire » de la Maison de l’Histoire. Élie Neau, marin poitevin condamné aux galères, sous le règne de Louis XIV, a passé presque six ans en tant qu’« esclave du roi », d’abord à la rame, et ensuite dans les différents cachots du système carcéral des galères à Marseille ¬– le sort réservé aux plus résistants des protestants condamnés pour le fait religieux. Le témoignage que porta Neau sur cette peine afflictive et infamante est une prise de parole de la part d’un roturier qui tient à dire la réalité de son vécu, source d’autant plus précieuse que les témoignages des petites gens sont rares pour le protestantisme français à l’âge moderne, et que ceux émanant des galères sont plutôt rendus par des notables. Si dans un premier temps j’ai insisté sur l’aspect documentaire de ce témoignage (dont j’ai résumé les grandes lignes), c’était non sans rappeler (en m’appuyant sur Paul Ricœur) que l’imaginaire s’y incorpore sans en affaiblir la visée ‘réaliste’. C’est sur cet imaginaire, dans le sens de l’organisation du réel selon des axes symboliques, que je me suis penchée dans un deuxième temps. Une simple abjuration aurait suffi pour se faire libérer des galères ; or(,) la majeure partie des 1‘600 protestants (plus ou moins) condamnés aux galères ont préféré plutôt mourir ou souffrir qu’abjurer, et rappelons-nous que «souffrir comme un galérien signifie souffrir extrêmement», selon le Dictionnaire de l’Académie, édition de 1692. On peut évidemment faire appel à la polarisation de la vie religieuse sous l’ancien régime pour expliquer la résistance des forçats protestants. Ils avaient tous une horreur sacrée du catholicisme, qu’ils concevaient comme étant idolâtre et superstitieux. Mais cette première génération des condamnés (dont Neau) avait aussi eu une formation religieuse avant la destruction des temples en 1685, grâce au catéchisme, au culte, et surtout au prêche qui leur avaient appris à faire appel à un ordre symbolique pour donner sens à leur existence. Étant donné que la prise de parole de la part de Neau est aussi une mise en écriture, il est possible de reconstituer comment et combien son contact avec la Bible (que ce soit par le biais de la mémoire ou de la lecture) offrait une langue et l’équivalent d’une culture à ce roturier, ce qui lui permettait de se comprendre, de se dire, et de recomposer autrement l’avilissement voulu des galères. Trois aspects de cette recomposition ont été soulignés : (i) le rapport du Je au Tu, façonné par les pratiques cultuelles ; (ii) le recours à une mise en intrigue de la flétrissure du corps et de sa dégradation comme une participation au mystère de la passion du Christ ; (iii) la rencontre mystique (inspirée librement du Cantique des cantiques), ce rapport du Je au Tu divin qui est une extase, c’est-à-dire, selon son étymologie, un voyage sur place qui finit dans le silence et l’oubli de soi. Dans un troisième et dernier temps, j’ai étudié la manipulation de ce témoignage (qui est déjà une mise en intrigue du réel) par la vaste campagne de presse, lancée déjà en 1686, pour faire libérer tout prisonnier protestant de conscience, dont évidemment les galériens. Les témoignages à la première personne émanant des galères (dont celui de Neau) ont été repris par différents pasteurs et incorporés dans des récits construits selon le modèle du martyrologe. Cette médiatisation de la figure du galérien au service d’une cause constitue une mise en abîme idéologique du témoignage original qui finira par en changer radicalement la signification. Ces hommes d’une double soumission, à Dieu et au roi, deviendront les hérauts de la liberté si chers à l’histoire, tant du protestantisme français que de la Troisième République.
University of Geneva (Maison de l'Histoire)