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Ruth Whelan
L’art de la consolation dans les galères de France sous Louis XIV
University of Geneva. Groupe d'Études du XVIIIe siècle
University of Geneva
Invited Lecture
2016
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14-NOV-16
14-NOV-16
14.11.2016 — « L’art de la consolation dans les galères sous Louis XIV », Ruth Whelan (National University of Ireland, Maynooth). Sous le seul règne de Louis XIV, 35’000 hommes ont été condamnés à la peine afflictive et infamante des galères, dont 1’500 protestants (plus ou moins), soit 4% du total. Les conditions de détention étaient terribles. Le froid, la faim, la maladie les tourmentaient, mais aussi la chaleur en été, surtout pendant les campagnes, et l’humidité en hiver, surtout dans les cachots profonds de la Citadelle ou du Château d’If, où l’on enfermait les plus fortes têtes. Sur le plan moral, les souffrances des galériens protestants étaient aussi, sinon plus, éprouvantes. L’infamie de cette peine les atteignait dans leur honneur ; l’abandon des leurs (qui craignaient le même sort) les affligeait ; la déchirure de la séparation insurmontable d’avec les êtres chers (femme, enfants, père, mère, fratrie) les accablait ; les deuils successifs résultant des décès soit de leur parenté, soit d’un de leurs compagnons de souffrance (dont 44% sont morts au bagne) provoquaient un état d’abattement profond et leur faisaient verser des larmes en abondance. Enfin, le mauvais traitement et les bastonnades ; la pression constante exercée par les aumôniers, qui voulaient à tout prix les faire abjurer, et la défection éventuelle d’un frère dans la foi ; l’isolement cellulaire ou, au contraire, la promiscuité (avec des criminels de droit commun) leur rendaient la vie amère et difficile à supporter. «Notre patience souffre des éclipses et notre force des foiblesses», remarquait René Barraud, «les larmes aux yeux, et les sanglots à la bouche», dans une lettre écrite en octobre 1694 au pasteur Jean de La Place, réfugié à Rotterdam. Voilà pourquoi les galériens cherchaient sans cesse une consolation. La consolation, selon Furetière (Dictionnaire universel, édition de 1690), est « une des sept œuvres de miséricorde spirituelle», dont l’objectif est d’« alléger le chagrin, la tristesse, l’affliction de quelqu’un, soit par le discours, soit par d’autres moyens». Mais cette œuvre de miséricorde a aussi une dimension sociale. Il s’agit non seulement de calmer la douleur émotionnelle de l’endeuillé ou de l’affligé, de lui apporter une aide dans son affliction, mais aussi de ramener l’ordre dans son esprit et dans sa conduite. Dans les lettres échangées entre les galériens et entre ceux-ci et leurs consolatrices et consolateurs « de l’extérieur », on retrouve les lieux communs légués par la tradition pastorale réformée. Par exemple, la foi comme confiance absolue dans la miséricorde divine, qui suscite chez le croyant une certitude du salut au milieu même des afflictions ; le topique de Dieu médecin de l’âme, qui agit comme un baume sur le cœur blessé ; la confiance dans la toute-puissance de Dieu, à qui le mal est soumis ; la supériorité de la vie éternelle sur la vie terrestre ; la mise en cause du stoïcisme avec une insistance sur la légitimité des larmes, tout en préconisant leur modération ; l’espérance d’une rencontre dans l’au-delà avec celui qui enjoint à rester fidèle ; et ainsi de suite. Mais les lettres de consolation qui circulent dans les galères mobilisent aussi un autre thème qui est certes présent chez Calvin, mais qui ne fait pas partie de son discours consolatoire, celui de la consolation à tirer de la conformité des fidèles au Christ, attestée par leurs épreuves. Chez les plus instruits, la mobilisation de ce topique s’explique par une lecture avérée d’a Kempis, mais sa présence aussi chez les moins instruits est le signe d’une culture collective qui incitait ces hommes à vivre et à interpréter leur expérience de forçat comme un martyre. La copie, dans les Papiers Court, d’une lettre de consolation, datée mais non attribuée, que je crois être de Pierre Jurieu, me conforte dans cette analyse de l’art de la consolation dans les galères comme une socialisation au martyre. Après les remarques consolatoires attendues, Jurieu soutient qu’il y a trois classes de protestants français, qu’il présente à son correspondant suivant un modèle hiérarchique. Dans la troisième classe, au plus bas de l’échelle, ceux qui ont abjuré ; dans la deuxième, ceux qui ont abjuré mais qui s’en sont rachetés par leur fuite hors du royaume ; mais la première classe comprend le « très petit nombre […] qui ont résisté et résistent encore aux tourmans [sic] et aux épreuves », parmi lesquels il range évidemment les forçats, à qui, selon lui, Dieu fait l’honneur de porter « jusques dans l’éternité le glorieux nom de martyr et de confesseur ». D’autres propos dans des lettres consolatoires provenant du Refuge vont dans le même sens, indiquant que les galériens étaient perçus comme le fleuron de cette église détruite, de cette communauté dispersée, et que l’on était très investi dans une résistance qui rassurait. Surtout les pasteurs, pour qui la persévérance des forçats constituait un signe que leur ministère(,) sur tant d’années, n’avait pas été vain, après tout. Depuis l’Antiquité la consolation (discours et pratique) a comme objectif d’aider ceux qui souffrent à surmonter le malheur ; mais dans l’univers carcéral des galères, l’ordre que l’on voulait ramener dans l’esprit et la conduite des souffrants était en réalité une incitation à accepter la mort, que le discours consolatoire promouvait comme seul accès à la vie.
University of Geneva (Maison de l'Histoire)