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Ruth Whelan
Les limites de la tolérance dans le Refuge Huguenot irlandais
University of Geneva (Institut d’histoire de la Réformation)
University of Geneva
Invited Lecture
2016
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18-OCT-16
18-OCT-16
18.10.2016 — « La tolérance et ses limites dans le Refuge irlandais », par Ruth Whelan (National University of Ireland, Maynooth) L’avènement de la tolérance comme valeur positive n’est en rien téléologique, comme chacun sait ; mais le cas du Refuge irlandais offre un exemple intéressant des hésitations et ambiguïtés de ce lent processus sociopolitique qui finit par provoquer un changement de paradigme. Tout d’abord, l’ambiguïté de la situation sociopolitique des réfugiés huguenots en Irlande a été soulignée. Majoritairement catholique, l’île n’était pas une destination évidente pour des protestants fuyant la persécution du régime louis-quatorzien, qui se voulait exclusivement catholique. En réalité, dans chacune des quatre phases du Refuge irlandais (I. 1662-1680 ; II. 1681-1690 ; III. 1692-1697 ; IV. 1752), les protestants français ont été recrutés par le pouvoir en place et ses soutiens (anglais et anglican), ce qui fait d’eux non seulement des réfugiés, mais aussi des colons. Et, en tant que colons dans une immigration planifiée, on s’attendait à ce qu’ils soutiennent, eux aussi, le pouvoir en place. C’était l’avis de Henri II de Ruvigny, lui-même réfugié et une figure de proue des huguenots en Irlande, qui écrivait à ce propos en juin 1697 : ‘des colonies de réfugiés français seraient très bénéfiques au pays, et spécialement pour les intérêts anglais’. Parmi ces intérêts figurait l’anglicanisme, minoritaire dans l’île, néanmoins confession officielle, à laquelle les réfugiés étaient obligés de se conformer. Jusqu’en 1692, du moins, quand l’Act for the encouragement of protestant strangers to settle in the kingdom of Ireland autorisait le culte réformé, mais uniquement aux Français, et surtout pas aux presbytériens anglophones ; quant aux catholiques, ils étaient durement frappés par des lois pénales votées à partir de 1691, dont l’objectif était d’assurer une position dominante au régime protestant (anglican). Toutefois, une pression plus ou moins continue s’exerçait sur les Huguenots, et parfois carrément une contrainte, pour les inciter à se conformer à l’anglicanisme. Pour le pouvoir en place en Irlande, pendant les quatre phases du Refuge huguenot, la tolérance n’avait qu’une valeur négative : on ne tolérait que ce qu’on ne pouvait pas changer. C’est dans ce contexte sociopolitique que, le mardi 5 novembre 1723, Gaspard Caillard, jeune pasteur réformé et probablement enfant de réfugiés, monta dans la chaire de l’église réformée française de Peter Street à Dublin pour prêcher un Sermon contre l’intolérance (publié en 1728). Caillard avait été proposant des églises wallonnes en Hollande, la province la plus tolérante des Pays-Bas, avant d’être nommé à Cork en 1715, et ensuite à Dublin en 1720. Le texte du sermon est tiré de l’évangile de Luc (14.23), un choix qui le situe dans la lignée du Commentaire philosophique (1686) de Pierre Bayle. D’ailleurs, comme son célèbre devancier, et sous son influence, Caillard a recours à une exégèse rationaliste du verset pour prouver que le sens littéral des paroles contrains-les d’entrer détruit « les obligations les plus indispensables du christianisme et de la religion naturelle ». Ensuite, le pasteur fait appel à des arguments tirés de la morale naturelle, jugés rationnels, sûrs et universels, pour démontrer que l’intolérance détruit la société civile ; à des arguments fondés sur les principes les plus évidents de la raison, pour prouver qu’elle est irrationnelle, puisqu’elle ne persuade de rien (la conscience ne cédant pas à la contrainte). Étant donné l’immoralité, l’injustice, et l’inefficacité de l’intolérance, il s’ensuit que seule la tolérance a une valeur positive. Malgré les apparences, on est pourtant loin de la portée universelle de la défense de la tolérance chez Bayle. À ne prendre en considération que la date du sermon (prêché pour la commémoration de la conspiration des poudres du 5 novembre 1605), sans même mentionner son anticatholicisme foncier, il est évident que, sur le plan tant idéologique que sociopolitique, Caillard se situe dans un difficile entre-deux : il est (tout à la fois) un descendant de persécutés, qui se doit de promouvoir la tolérance, et le défendeur d’un régime oppressif qui impose une limite à la tolérance. Une limite imposée mais aussi voulue, tant que la minorité protestante en Irlande, qu’elle soit d’origine anglaise, écossaise ou bien française, croira que seule la discrimination pourra assurer sa sécurité.
University of Geneva (Maison de l'Histoire)